Ictus Apoplectique

Je présente dans cet ouvrage une collection de 12 nouvelles où l’on découvre une  présence énigmatique, une joie subtile teintée de tristesse, une ville entre rêve et cauchemar, un cheval à la voix de centaure et huit autres récits qui évoquent tour à tour la tendresse, l’humour, la mélancolie et même l’étrangeté.

Ictus Apoplectique vous invite à vous évader et à laisser libre cours à votre imagination. J'ai tenté d'offrir une écriture intimiste qui transporte le lecteur dans des mondes personnels et émouvants.

 

Nice
2021-2025

Nouvelles écrites sous le pseudonyme de Chloé.

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Projet de couverture pour le recueil


Extrait du recueil : une nouvelle entière

Le temps désaccordé

Après avoir poussé la porte de son appartement, Clément entre et elle se referme derrière lui, comme à son habitude, avec un claquement sec et familier. Il appelle depuis l’entrée : « Hello ! Je suis là !... Alice ? » Mais il ne reçoit aucune réponse. Seul l’écho de sa voix lui revient en se cognant contre les murs de l’appartement dépouillé. Il se fait la réflexion que peut-être Alice n’est pas encore rentrée, 18 heures, c’est tôt.

Clément ne semble pas trop préoccupé ; parfois, Alice arrive plus tard. Il enlève ses chaussures, étend sa veste légère sur un cintre du porte-manteaux et entre dans le salon. Il s’installe confortablement sur le canapé, s’étire et desserre sa ceinture. La journée, compliquée, a vidé Clément, il apprécie ce moment de détente sur son canapé douillet. Il se détend si bien qu’il s’endort dans la chaleur de la pièce, l’esprit en paix. Lorsqu’il se réveille après une courte sieste, il fait encore jour ; il n’a pas dormi profondément, juste assez longtemps pour recharger ses batteries. Il réalise qu’Alice n’est toujours pas rentrée, et Clément se demande pourquoi elle tarde. Elle lui manque déjà ; ils ne se sont pas vus depuis le matin.

Il se laisse aller à rêvasser en admirant le décor épuré, presque zen, de son salon. Il déteste les appartements surchargés, étouffants, où l’espace vital semble compté. L’accumulation d’objets dans des espaces restreints, tels que les pièces d’un appartement, le laisse haletant, comme s’il avait du mal à respirer. Son regard erre distraitement, passant d’un tableau abstrait à une chaise confortable, avant de se poser sur la table de la salle à manger, garnie de six sièges soigneusement alignés. Son regard se porte à nouveau sur la table basse, située face au canapé, et c’est là qu’il découvre quelque chose qui a échappé à son attention lorsqu’il est entré. Sur le plateau de verre, près des télécommandes de la télévision, une enveloppe blanche semble l’appeler. Son nom y est d’ailleurs inscrit, et il reconnaît l’écriture d’Alice. Soudain inquiet, il se lève et saisit l’enveloppe sur la table, d’un geste brusque et sans même se rasseoir. Il la déchire frénétiquement d’un doigt tremblant, impatient de découvrir son contenu. Il en extrait une seule feuille, couverte d’une écriture qu’il connaît par cœur. Il se plonge dans la lecture et son visage pâlit progressivement à mesure qu’il avance. Le sang se retire de ses artères. Une fois terminé, il laisse retomber son bras, et la lettre glisse de sa main tremblante pour se poser maladroitement sur le tapis, le texte face au sol. Clément reste debout, son univers, sa vie entière vient de basculer en une minute.

« Clément,

Pardonne-moi de devoir t’annoncer cette nouvelle par écrit. J’ai peur d’affronter ta colère et de répondre à tes questions, je n’ai pas le courage de te le dire en personne. Peut-être que, plus tard, quand tout ira mieux, je pourrai te parler. Je pars avec Axel, tu le connais. Je ne risque rien. Pardonne-moi, mon amour, mais je ne peux plus partager ta vie. Bien que je t’aime profondément, je m’ennuie avec toi et je me sens égarée dans ton univers. J’ai soif de renouveau et de gaieté. J’aime Axel, et je veux essayer quelque chose avec lui. Peut-être que je me trompe, mais je préfère commettre une erreur que de rester passive. Prends soin de toi. Je t’embrasse.

Alice. »

Clément sent le plafond se rapprocher et la pièce se rétrécir, ne lui permettant plus aucun mouvement. Ses poumons cessent de fonctionner. Alice, l’amour de sa vie, est partie… avec Axel. Le message le dit. Clément reste figé, mais son cerveau tourne à plein régime. Il regarde par la fenêtre, il fait nuit, mais ce n’est pas encore l’heure. À 18 h, en juin, la nuit ne tombe pas si vite. Il s’en étonne, mais revient vite au sujet du burn-out de son cerveau. Il est profondément désemparé, ne comprenant pas pourquoi Alice est partie. Ses explications ne font pas sens pour lui. Ce n’est pas Alice qui a écrit ses phrases, il le jurerait. Elle ne les pense pas, elle subi une influence néfaste, c’est impossible autrement. Son Alice ne s’engagerait pas dans de tels reproches et ne partirait pas à l’aventure, même avec Axel. Clément n’est pas ennuyeux, si ? Il se perd dans ses réflexions, s’empêtre dans ses idées qui s’enfuient de tous côtés. Il relève les yeux vers la fenêtre en face de lui, mais ne voit rien d’autre que l’obscurité uniforme à travers les multiples panneaux vitrés. Il constate que du givre se forme lentement autour du bois de la fenêtre et des croisillons. Du givre en plein mois de juin ! Il frissonne, mais il doute encore que ce soit une baisse de température dans la pièce ; il pense plutôt que son cerveau, confus et submergé par une multitude d’informations et d’émotions, déraille. Son corps semble réagir à un froid irréel et inexplicable.

Il se tourne, le cœur brisé, l’âme meurtrie, et regarde la photo d’Alice sur le buffet. C’est comme s’il tentait de se convaincre de sa présence, que le simple fait de la regarder suffirait à la faire revenir. Clément a capturé l’image d’Alice dans le bonheur d’une journée ensoleillée l’été dernier, lors de leurs vacances en Thaïlande. Alice, resplendissante avec ses cheveux noirs courts, coupés en carré, qui laisse sa nuque à découvert pour des baisers brûlants. Sa peau dorée par le soleil avait, il s’en souvient, un goût de miel. Alice lui sourit sur cette photo, révélant toute l’affection qu’elle a pour lui. Cette image, qui lui rappelle tant de souvenirs, explose son cœur. Ses sentiments étincellent dans son regard. Alors, pourquoi est-elle partie, nom de Dieu ?

Cependant, lorsque Clément regarde attentivement, il constate que la photo a perdu quelques-unes de ses couleurs. Alice ne sourit qu’à moitié, comme chagrinée. La plage, les quelques palmiers et les personnes sur le rivage ont perdu leurs teintes vives ; ils s’habillent maintenant de couleurs ternes, pastel, délavées. Les bateaux de pêcheurs, qui flottaient tranquilles, en arrière-plan, ont disparu. Clément parvient enfin à bouger, il revient vers le canapé et, en glissant le long de la table basse, il la heurte, la faisant grincer sur le sol, elle émet un bruit qui lui semble exagéré, comme si quelqu’un avait augmenté le volume. Pourtant, il ne perçoit pas le moindre son dans l’immeuble et aucun tapage ne monte de la rue, habituellement très animée à cette heure. Il attrape le cadre avec la photo d’Alice et constate un surprenant phénomène : les couleurs se transforment et l’image prend une teinte sépia, comme sur les vieilles photos. En regardant Alice, Clément pousse un long soupir de désespoir. L’étonnement l’étreint quand un nuage de vapeur s’échappe de sa bouche ! Il a l’impression de rêver : c’est l’été, le mois de juin, pas l’hiver ; de plus, à l’intérieur, il devrait faire plus chaud ! Maintenant, il sent le froid, et frissonne dans sa chemise à manches courtes. Ce n’est plus une illusion. Clément lâche le cadre qui s’écroule sur le sol, laissant Alice face contre terre, aussi invisible que la vraie. Il s’engouffre dans le hall et se penche devant le grand miroir vertical. Il veut examiner de près son visage et découvre que des mèches grisonnantes s’insèrent dans sa chevelure châtain et que des rides se creusent et se pressent aux coins de ses yeux et sur ses joues. Sa bouche est désormais entre parenthèses. La chemise de Clément se déchire aux épaules, laissant entrevoir une partie de celles-ci. Soudain perplexe, il regarde dans l’armoire intégrée où sont rangés ses costumes, vestes, blousons et manteaux.Il remarque alors que les vêtements d’Alice ont disparu. Le contraire l’aurait surpris ! Il prend une doudoune qu’il revêtait lorsqu’ils partaient skier et l’enfile.

Clément retourne dans le salon, où il a l’impression que l’obscurité extérieure s’est encore épaissie. Il s’interroge : « Comment cela se peut-il ? » Le silence devient oppressant, et Clément commence à se demander si ses oreilles fonctionnent correctement. Soudain, il s’accroupit et saisit le morceau de papier contenant le message mortel d’Alice, espérant y trouver un réconfort. Le papier est taché, froissé, un coin manque, déchiré, et l’encre du stylo-bille semble délavée, comme si cette feuille avait traîné dans la rue pendant des mois. Il distingue même des traces de semelles, des empreintes terreuses presque effacées. Clément éprouve une fatigue intense, mais il ne comprend pas pourquoi, puisqu’il vient juste de siester et qu’il se sentait plutôt dynamique à ce moment-là. Il regarde vers la fenêtre où le givre a recouvert d’une épaisseur conséquente les carreaux, occultant le noir extrême qui se cache derrière. Clément se précipite dans la chambre, le lit est fait. Il ouvre les armoires, mais il n’y trouve que ses vêtements. Certains d’entre eux sont troués, et des papillons en sortent, volent un instant dans la pièce, puis tombent morts. La poussière tapisse tout, les vêtements, les meubles, même la couette étendue sur le lit en est recouverte, comme si une fine couche de neige venait de tomber. Il essaie d’ouvrir la fenêtre, certain qu’il ne trouvera derrière qu’un paysage désespérant et un noir profond, mais il n’y arrive pas ; elle semble scellée, comme après des années d’inactivité.

« Je deviens fou », hurle Clément dans le silence de la chambre à coucher et il éclate en sanglots en s’asseyant sur le lit. Un nuage de poussière explose et le fait tousser. Son chagrin, qui l’a ravagé d’un seul coup, libère des torrents de larmes. Le tissu de sa doudoune s’effiloche, usé par le temps. Clément reprend ses esprits et essaie de tamponner ses larmes qui ont tendance à geler sur ses joues. Il remarque que les os de ses mains ressortent davantage et que de sordides veines bleues remontent à la surface de sa peau translucide, mais il n’y prête pas attention, son cerveau ne déduit aucune conclusion de cette étrangeté. Clément a l’impression d’être emprisonné dans cet endroit qui se restreint progressivement. Il aura bientôt la possibilité de toucher le plafond en étendant son bras. Il retourne dans le salon, ramasse et repose sur le buffet le cadre avec la photo d’Alice. Il a envie de la regarder encore, car il sent que son visage lui échappe, il l’oublie, et craint de ne plus la reconnaître. Effectivement, la photo n’est plus teintée de sépia, elle a évolué en une image en noir et blanc, mais pas dans un style artistique avec des tons de gris délicats et réconfortants. Il s’agit plutôt d’une impression ancienne, similaire à celles des débuts de la photographie, avec peu de détails ou des effets de flou, comme sur les plaques de verre ou les daguerréotypes, avec des imperfections visibles en bas de l’image.

Alice est une vieille femme qui ne sourit plus sur le tirage délavé, les palmiers ont disparu, ne laissant derrière eux qu’un ciel sombre de nuages d’orage, accentuant davantage l’aspect désolé et abandonné des lieux. La vitre dans le cadre est fendue en trois parties et le bois a perdu son vernis d’origine, un gris terne le recouvre, celui d’un bois resté des années sous la pluie.

Clément retourne difficilement dans l’entrée ; il boite légèrement et souffre de son côté droit. Pourtant, il est un athlète accompli dont le corps est parfait. Il hésite à se rendre dans la salle de bain. Une crainte, provenant de son cerveau reptilien, l’en empêche, et il ne cherche pas à comprendre sa nature. Il se tient devant le miroir du vestibule, rempli d’appréhension. Ses cheveux, maintenant clairsemés et presque blancs, ne laissent que quelques traces de son ancienne chevelure, qui disparaîtront bientôt. « Je deviens fou ! » hurle encore Clément dans le silence de l’appartement. Sa voix semble amplifiée, comme si elle résonnait dans une pièce équipée d’un système de sonorisation. « Je deviens fou ! Fou ! Qu’est-ce qu’il m’arrive ? » Il se touche le visage. Sa peau, devenue flasque, accueille des rides profondes qui s’incrustent. Elle se teinte de gris ; maladive et jaunie en certains endroits, avec des taches de vieillesse sur le front. Il croit sentir qu’elle pourrait se décoller de ses os à tout moment. Ses yeux révèlent une teinte bleu pâle, et il a du mal à distinguer les détails. Il ne se reconnaît plus.

Un frisson d’épouvante, soudain et incontrôlable, l’envahit. Il vient juste de comprendre ce qui se passe. Le temps s’est accéléré, Clément n’y peut rien. S’il ne s’arrête pas, s’il ne reprend pas son cours normal, il va mourir de vieillesse à vingt-six ans, à moins que ce ne soit le chagrin son meurtrier ! À nouveau, des larmes coulent, s’enfonçant dans les rides de ses joues, de plus en plus profondes. Un chagrin immense l’envahit une fois de plus. Il titube, appuyant sa main tremblante contre le mur. La détresse s’ajoute au chagrin ; tous deux conviennent de prendre Clément dans leurs bras, de le serrer, de l’étouffer. Il éprouve de la difficulté à respirer, son cœur bat trop rapidement, il explosera bientôt, Clément le sent.

Il se calme progressivement et revient lentement dans le salon ; la glace a envahi toutes les fenêtres, empêchant Clément de voir les croisillons de bois. Elle règne en maître sur la table et sur les autres meubles de la pièce, et dans le coin salle à manger, deux chaises gisent désormais par terre, renversées et cassées. La vitre de la table basse gît en mille morceaux sur le tapis dont on distingue désormais la trame. Les fragments du billet d’Alice jonchent le sol, et Clément ne se rappelle pas l’avoir déchiré. Il fournit de gros efforts pour atteindre le buffet, dont l’un des pieds est tordu, ce qui le fait pencher de côté. Les objets décoratifs et le cadre d’Alice sont sur le point de tomber dans le vide, tous serrés au bord, remplis d’anxiété et de peur. Il reprend la photo et il ne reste presque rien de son amour, à l’exception d’un crâne arborant un sourire figé et définitif, avec une patine lustrée et un peu de mousse dans les orbites vides, sans même une mèche de cheveux. Quelques os subsistent, dans le désordre. Le tableau idyllique de la plage a sombré dans l’oubli, abandonnant derrière lui un gris morne et insignifiant, uniforme. Clément laisse tomber le cadre, qui s’écrase sur le sol, laissant une étrange trace comme s’il avait atterri dans de la guimauve. Clément est fatigué, Clément, vieux et découragé, a perdu jusqu’à son propre nom. Son amour est aussi mort que le portrait dans le cadre brisé, enterré depuis longtemps. Ses pensées ne parviennent plus à animer quoi que ce soit dans son cerveau. Clément reprend place péniblement sur le canapé, dont le cuir est si râpé et usé que l’on devine la mousse, qui se détache par endroits, comme une sorte de poussière synthétique. Clément s’assoit, il a mal partout, il peine à respirer, et une douleur à la poitrine le courbe en deux. Il s’allonge et étend difficilement ses jambes sur ce qu’il reste de son canapé. Les plumes de sa doudoune s’éparpillent comme si le vent les avait soufflées, et elles recouvrent le salon, où le gel a figé ce qu’il reste de poils aux tapis. Une odeur d’humidité et de moisissure flotte dans l’air glacé, mêlée à une puanteur de pourriture, Clément s’est endormi dans la mort sans une pensée. Clément n’est plus Clément. Son corps n’est plus qu’un squelette qui commence déjà à se désintégrer, ne laissant derrière lui que des cendres osseuses et un souvenir évanescent que personne ne gardera. La pendule du salon, arrêtée, indique 18 h 10.

Elle est partie avec Axel, le message le dit…

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© Francis Ray - Chloé - 2021 - 2026

 


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