Tinos, mon amour

Mon deuxième roman est une autobiographie romancée. J'ai vécu de nombreuses années sur l’île de Tinos. Cet ouvrage ravira les amoureux de la Grèce et des Cyclades.

Roman auto édité en août 2025.

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Résumé

Lucie et Anna vivent à Athènes. Elles sont amoureuses de l’île de Tinos, dans l’archipel des Cyclades, où elles ont récemment acquis une ancienne bâtisse qu’elles rénovent. Pendant les travaux, leur architecte fait une découverte qui plonge les deux femmes dans un passé lointain.

Un mystère enfoui dans les profondeurs de leur maison refait surface sous la lumière étincelante de l’île.

Est-ce une histoire, une légende ?

Ou bien est-ce autre chose ?

 

Nice
2 février 2023 – 12 juin 2024

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© Francis Ray - 2025


Extrait

(...)

 

Un soir, Yorgi s’arrêta une millième fois devant ma terrasse.

Je flottais mollement dans un verre à moitié vide, la tête et l’âme fatiguées. Une fin de journée lascive arborait la descente d’un soleil rouge, et pudique pour une fois. Une chaleur furtive, légèrement mourante, accompagnait ces heures douces, longues comme des jours sans pain.

Yorgi m’interpella :

— Le vent souffle fort aujourd’hui !

— Je regarde courir les nuages !

Il resta silencieux pendant quelques instants, puis il demanda :

— Il y a des nuages dans ton pays ?

— Oui, des nuages, de la pluie et de la neige aussi !

Il a ri, fort, comme à son habitude. Puis, il m’a regardé, et, sans rien dire, il est parti, le visage tourné vers le sol. Il semblait concentré, perdu dans ses pensées. Peut-être se demandait-il si la neige tomberait sur l’île, comme cela arrivait parfois en hiver. Il devait aussi imaginer comment la neige recouvrait mon décor. Peut-être pensait-il à cet autre lieu, mon pays d’origine, très loin, qu’il ne verrait sans doute jamais. Ou peut-être qu’il appréciait simplement les quelques phrases que nous avions échangées lors de notre rencontre quotidienne, ce moment particulier dans sa journée, si familier, où nous avions discuté. Sa curiosité à mon égard ne prenait pas une ride.

*

Après le départ de Yorgi, mon verre enfin vidé émit de tristes résonances. Il ne restait plus qu’un rayon de lumière, même pas vert. Un soleil fané, empreint d’une timidité affligeante, qui présentait ses excuses sur l’horizon sombre des collines en face du village, incapable de retenir sa chute lente dans le néant. Il ne savait plus comment agir…

Face à cette scène désolante, j’ai commencé à flâner dans la pénombre grise et rampante. Je me suis perdu dans les murmures mouillés des insectes nocturnes qui montaient le volume dans la nuit fraîchement tombée, brillant d’un éclat nouveau. Une nuit audacieuse qui arrivait sans que je m’en aperçoive, zigzaguant et semant discrètement de l’ombre et des absences. Elle se donnait beaucoup de peine pour noircir le paysage. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Ici, les collines qui s’étendaient telles des vagues érodées par le temps, enserrant les maisons trapues dans leur étreinte amoureuse, reprenaient vie dans le noir. Et moi, chaque soir, en toute modestie et avec cette conscience professionnelle propre aux incompétents, je m’imaginais geôlier bardé de toutes les clés.

L’heure des chauves-souris en mal d’échos transperçait la pénombre et préludait au changement. Cette heure fétiche annonçait la venue d’une nuit plus sombre, plus silencieuse, contre laquelle les puissants néons qui éclaboussaient quelques terrasses habitées s’avéreraient impuissants, ou presque. La Mort planait sur ce qui remuait, sur ce qui respirait. L’air du crépuscule étendait ses ailes noires, la fraîcheur du vent et l’empreinte du temps l’y aidant. Enfin, l’heure du sang sonnait, porteuse de l’ennui immonde et fétide. Comme ce sommeil qui me fuyait chaque nuit et qui m’invitait dans ce trou béant surgit de nulle part. Je consentais à m’y abandonner pour y pleurer, vérifier si, dans le fond, cette étrange sensation délectable me donnerait la vie.

J’appréciais cette heure, ma préférée, qui réveillait mes incertitudes et donnait une sonorité fragile à mes cicatrices. Chaque jour, je me laissais bercer par cette mélodie dont le refrain était si bien huilé. Je demandais à ressentir ses vibrations, plus profondes au repos, et, sous mon regard, elles reflétaient mon âme poétique.

L’heure blanche de l’ouzo, du rouge sur le cœur et du whisky brun, l’heure de l’alcool qui rongeait l’âme, et enfin, quand plus rien ne bougeait, quand plus rien ne s’entendait, l’heure sombre des rêves. Puis, comme un accident inattendu et bienvenu, tel un éclair de bonheur éphémère, un chat gris glisse tendrement son velours sur le mur de pierre en contrebas et s’évanouit sans un cri… Dans l’évasion animale, dans le silence revenu et dans cette mort progressive de la lumière, je devenais, malgré mes piètres réticences, l’apôtre que je redoutais…

Dans le clair-obscur de ma terrasse, les photophores suspendus à la vigne de la pergola gémissaient sous les derniers lambeaux du vent et diffusaient un peu de lumière. Ces lanternes ne me laissaient aucun espoir dans mon combat contre l’obscurité. La nuit étendait son calme sur l’île, imposant sa volonté. Le Meltemi, d’ordinaire si prompt à se lever et à hurler, était maintenant soumis au silence. La nuit dominait l’île. Elle ne rendrait les clés qu’au petit matin. Mes efforts répétés me permirent un soir de rester, à condition de me taire. J’avais juré de ne penser qu’à l’essentiel ou de ne plus rien faire. J’avais scellé un pacte avec une diablesse. La nuit m’autorisait à rester éveillé, immobile, tandis qu’elle daignait, par pure bonté, me transmettre quelques étincelles d’inspiration, uniquement si d’un geste ou d’une pensée j’assassinais les dernières rafales.

Enivré par cette liberté inattendue, bien que muselée, j’osai explorer les profondeurs de l’obscurité. Elle me racontait l’histoire triste des oliviers aux fruits noirs, squelettiques et affamés. Elle me fit entendre le murmure des vallées assoupies dans le silence et l’histoire des pigeonniers abandonnés, que seuls les insomniaques peuvent percevoir. Elle a diffusé, sous forme de vagues floues et ondulantes, les mélodies célestes de son imagination errante et créative. Je méditais :

« Je pense à tous ces hommes sages qui reposent sous la terre. Que reste-t-il d’eux ? Des poussières d’os décomposées, et quelques paroles perdues dans les vents. Les tombes, muettes, n’expriment rien d’autre que des défaites, les cimetières bruissent de silences venimeux. Je le sais, moi qui les visite si souvent. Mes cris dans la nuit prennent la forme de gouttes maladroites sur des océans coléreux, des mers que je ne veux plus traverser, des peaux trouées impossibles à réparer. Je continue quand même à prêcher dans le désert, à faire peur aux cailloux, comme tous ces hommes fous qui dorment sous la terre… »

La nuit ne révélait que des mirages. Une sensation trompeuse de tranquillité envahissait les âmes et les objets, mais ce n’était qu’une illusion. La nuit arrachait les esprits, vidait les corps, déroutait les fous et ensemençait les artistes et les poètes. Sur cette île, la nuit attendait notre confrontation. Chaque soir, je me préparais pour le combat, mais je n’étais jamais vraiment prêt, je ne possédais pas les bonnes armes. Dès la tombée de la nuit, elle m’appelait pour une rencontre qui la divertissait, comme un défi, un pari, une forme de sadisme sucré. Elle m’enveloppait dans son crépuscule, son noir persistant et éternel. Dans ma détresse, par peur du combat et de ma prochaine défaite, je rêvais éveillé, je tentais d’autres rivages, aspirant à une autre vie, à une maison dans un autre village. J’espérais que la chance ferait en sorte que, lorsque tu sourirais, une larme apparaisse sur ma joue, révélant un message, probablement absurde, juste pour toi, mon Absente Légale. Mais la nuit chantait aussi, et laissait parfois le vent frapper les murs épais. La nuit, ce moment impudique, cet espace de jeu, me rassurait en réalité, même si je ne m’en rendais pas vraiment compte.

Enfin, épuisé, je m’endormais, abandonnant mon corps au sommeil sans rêves. Je reposais… longtemps… et à mon réveil cotonneux, le jour jacassait depuis des heures. Le soleil me hurlait des lumières blanches que je ne comprenais pas. Chaque matin, je réalisais avec horreur que, depuis ton départ, le vent avait forci. Il traversait la maison, chapardant chacune de tes odeurs, vidant notre refuge, ma précieuse tanière. Il aspirait tout ce qui me rappelait que tu vivais ici, dans mon oasis, virevoltante et si légère. Il me laissait seul face à ton absence tonitruante, au rictus maladroit qui déchirait le temps et coulait dans mes verres et mes bouteilles toujours vides. Alors, livré à ma défaite, un crayon et un verre dans chaque main, je fermai toutes les fenêtres, j’envisageai sérieusement de clouer le haut des portes, de jeter toutes mes clés et surtout… surtout, d’arrêter d’écrire. J’ai tenté de reprendre mon souffle, de cesser ma course insensée qui ne me menait nulle part, me donnant l’impression de régresser. Je sortais fatigué de ces chevauchées nocturnes où chaque instant se déguisait en épreuve. Dégoûté de ces cavalcades de pierres qui m’abandonnaient sans vie, sans espoir. Depuis ton départ, la solitude ne me laissait dans chaque main qu’un crayon, des tessons sanglants…

Je vivais un marathon illusoire et malsain, alors que Yorgi menait une vie tranquille.

 

(...)

 

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© Francis Ray - 2024 - 2026